Cinq étranges albums de famille

by Jean GLOB

Emmet Gowin, Ruth and Edith, 1966
© Collection of Emmet & Edith Gowin, courtesy Pace/MacGill Gallery, New York

Je suis arrivé un soir dans la grande salle du rez-de-chaussée du Bal. Personne ou presque, c’était vide. Des murs blancs, des photographies en noir et blanc, sobrement encadrées, disposées les unes à la suite des autres. Hum… Un léger sentiment de recul. Habitué à (formaté par) des expositions « plus contemporaines » je ne m’étais pas confronté, depuis longtemps, à un simple alignement d’images sur des murs nus. Mais ici, c’est juste moi et la photo. Aucun préambule, aucune échappatoire, aucun subterfuge. Confrontation directe. Ça plaît, ou pas. Et ça m’a beaucoup plu.

Ça peut paraître austère comme ça, réunir cinq artistes autour du thème de l’album de famille. Légèrement réfractaire, je me dis que je vais pas forcément me régaler. Oui, parce que faut se mettre dans l’ambiance tout de même. Et puis, très vite je comprends qu’il ne s’agira pas ici de pépé et mémé, de l’anniversaire d’un frère, de parents heureux, de la naissance du cousin … Cinq étranges albums de famille porte bien son nom. Chaque artiste réussi à extraire d’une banalité quotidienne quelque chose de très tendu, une forme de bizarrerie proche de ce sentiment, si bien expliqué par Freud, d’inquiétante étrangeté. C’est dans cette tension, entre le quotidien et l’étrange, que la puissance expressive des œuvres se révèle. Au fur et à mesure des images, défile une vie quotidienne (mise en scène ou capturée sur le vif) miroir de la nôtre, mais il n’y a rien de rassurant ici, rien de douillet ou de sécurisant. Au contraire, le banal transcendé c’est le sensible et l’émotion qui transparaît. Une faille, une blessure, une fissure, une rencontre, un souvenir, quelque chose se passe.
Chaque artiste explore sa famille, ou plutôt sa relation à la famille, non pas dans un soucis d’exhibitionnisme mais dicté selon une volonté de dompter le temps, d’explorer un lien fragile, familial et émotionnel, de fouiller des angoisses, une sexualité, de réfléchir à la filiation, de réaliser des rêves enfouis, de dompter la mort et le temps qui passe. Bien loin d’un simple témoignage, les images révèlent obsession et fascination, miroir d’une réalité intimiste, singulière et émouvante.
Et, pour les amateurs de vidéos, notons deux belles installations d’Erik Kessels et, au sous sol, de Sadie Benning, fille du réalisateur James Benning dont le Jeu de Paume avait programmé une rétrospective en 2009.

Et parce qu’on l’a bien mérité, à la fin de l’exposition, il y a le Bar du Bal. On peut prendre son temps, discuter, rigoler, rêvasser. On peut manger (uniquement des spécialités anglaises et donc, un cheescake) boire du vin et fumer sur une terrasse au calme, au fond d’une petite impasse arborée.
Je ne serais que trop te conseiller de te rendre fissa au Bal. Le lieu est agréable, l’exposition particulièrement intéressante, la librairie bien fournie en bons bouquins, l’entrée est à un tarif dérisoire (3/4€) et puis y’a le cheescake aussi bien sûr.
Il te reste jusqu’au 17 avril.

http://www.le-bal.fr/