Conversation #1 : Luc Schuhmacher

by Jean GLOB

Luc Schuhmacher, 27 ans, artiste, parisien.

A l’occasion de la fin prochaine de son solo show chez Backslash, je rencontre Luc, in-situ.
La conversation s’éternise, il fait froid dehors, on est bien, on boit du thé, on mange des cookies.
Luc est bavard, passionné et passionnant, avec beaucoup de maturité et de recul, il parle de son travail, et forcément de lui, un peu.
Morceaux choisis :

« Je suis intéressé par tous types d’expressions, que ce soit la danse, le cinéma, le théâtre, la littérature. C’est une nourriture.
D’ailleurs, tu fais tout ça toi, du théâtre, tu écris, tu fais des films. De la photo ?
De la photo, non pas vraiment, sur mon Iphone, un peu comme tout le monde.
Je t’ai coupé, mais tu disais que tu étais intéressé pas tout types de médium
Oui, même par le quotidien. Lorsque l’on se retrouve spectateur de choses inhabituelles, émouvantes. Il y a des moments ou d’un coup une scène explose comme un moment de littérature, alors ça ne se retrouve pas forcément dans mon travail, mais ça m’influence, beaucoup.
Bon, on va faire un début, une présentation …
D’ailleurs, je glisse quelques chose, mais il ne faudrait pas être si sûr de comment je m’appelle.
Mais tu peux mentir pendant cette conversation
Oui, peut être qu’il y a un mensonge autour de mon nom, quelque chose qui n’est pas tout à fait juste autour de cette identité.
C’est marrant que tu dises ça, parce que tu exposes une pièce autour de ta filiation à la galerie.
Je travaille déjà à un projet qui parle justement de cette confusion autour de mon identité.

C’est quoi ton parcours, qu’est ce qui fait que tu es artiste aujourd’hui ?
Parcours très chaotique. Mais, je crois que c’est une obsession qui a commencé assez jeune. Quand j’étais petit je voulais être un rat de bibliothèque ou faire l’école du Louvre, être conservateur. Lorsque il a été question de rentrer au Lycée, j’ai choisi l’option arts plastiques. J’y allais surtout pour l’histoire de l’art sauf qu’il y avait aussi de la pratique.
Au début j’étais assez bloqué et puis, il y a eu moment où j’ai pris un plaisir fou. Après le lycée j’ai fait une école prépa à Paris. Au bout d’un mois, je savais déjà que je voulais partir.
Je commençais à faire le tour des galeries, et c’était l’époque où Yvon Lambert a agrandi son espace. Je suis passé et je leur ai dit « je suis dans une école que je déteste et j’aimerais bosser avec vous! » et en gros ils m’ont répondus « tu commences maintenant ».
J’y suis resté 7 mois et j’y ai beaucoup appris. Après cette année-là, un évènement perturbateur me rapatrie dans ma ville natale pendant un an. Puis, je rentre en fac d’arts plastiques à Paris 8.
J’ai commencé à faire des petites choses. J’avais un ami qui présentait les Beaux-Arts de Paris, il m’a demandé de le faire avec lui.
J’aimais beaucoup la fac, j’y ai fait des rencontres très intéressantes, des gens passionnés mais j’ai été pris aux Beaux-arts… J’y ai rencontré  deux chefs d’atelier, notamment Claude Closky. Le travail de Claude, j’ai pas honte de le dire, mais parfois je ne suis pas sûr de tout saisir. Parfois, l’art c’est aussi ça.
Un peu comme ton travail, on n’est pas sûr de tout saisir non plus.
C’est aussi ça la magie d’une pièce. Elle prend son indépendance par rapport à ce qu’on avait imaginé au départ. De mon travail on pourrait dire « c’est sa voix, c’est personnel », mais j’en suis même pas sûr. Ce n’est pas l’instant vécu,  ce sont des fictions et le chemin qu’elles prennent, à la limite, j’y suis presque pour rien. J’en suis spectateur.
T’es même plus spectateur que nous, parce que l’on sait que lorsqu’on s’enregistre on ne reconnait pas du tout sa voix.
J’ai toujours détesté ma voix. J’avais l’impression quand j’étais jeune qu’on s’en moquait. D’ailleurs, toutes ces coupures dans mes oeuvres ont été dictées par le fait que je n’aime pas ma voix. J’enregistre quelque chose, j’écoute et « ouuuhhh quelle horreur! », alors je ré-enregistre jusqu’à arriver à quelque chose de juste. C’est assez proche du dessin sonore où une bande magnétique devient une structure où le travail de repentir se fait comme dans l’espace d’une page. C’est, à mon avis, en ça que mon travail est de l’art plastique. J’utilise des phrases comme matière.

Et comment en es-tu arrivé à ça, utiliser le son ?
Après cette année de retour chez moi, j’ai poussé la porte d’un psychanalyste, et avant la première séance, je me disais que je voulais garder une trace de ce travail. J’ai acheté un dictaphone. Mais, ça n’a pas été possible d’enregistrer. Alors, j’ai commencé a enregistrer des choses, des bruits dans la rue, ma voix formulant des mots, des phrases…
Ça a fait remonter une impression qui m’a beaucoup marqué dans mon adolescence. Quelques années après la mort de ma grand-mère, je suis allée dans le bureau de la maison familiale où il y avait le répondeur, c’était la fin de la cassette, il fallait la rembobiner : je fais Rewind, puis j’appuie sur Play et je tombe sur un message de ma grand-mère.
Ça a été une impression forte. C’est au contact de sa voix que d’un coup j’ai retrouvé son corps. Je me suis aperçu qu’une voix matérialisait un corps et ça m’a profondément intéressé. Il y a quelque chose qui peut se passer, à la limite du dérangeant, quelque chose de très fort, de très organique. Ce qui est troublant, dans mon travail, c’est que l’on peut écouter quelque chose que l’on peut presque toucher.
Oui, une extrême proximité et ce trouble est d’autant plus fort dans la pièce du Taxi.
Au-delà des mots prononcés, ce qui me parait choquant c’est qu’il y a une voix qui figure deux corps. Une confusion. L’ambiguïté se situe plus là, que dans cette histoire sexuelle qui me parait assez commune finalement.
Ce qui n’est pas commun c’est de l’entendre dans ce lieu. Ça créé une tension. Tu es dans l’intimité d’un récit que tu dois partager avec des gens qui te sont, a priori, totalement étranger.
Ça résonne avec l’histoire raconté et c’est ça qui est intéressant.
C’est une expérience solitaire en fait ?
Oui, comme l’histoire

J’imagine que t’en a marre qu’on te demande si ton travail est autobiographique ?
Bah non, ça ne l’est pas. Le fait de raconter c’est déjà une prise de distance énorme. Par exemple, l’histoire du taxi ou celle des escaliers, c’est un segment de temps dans l’histoire d’une vie qui, d’un coup, est travaillé, étiré, modelé. Que ce soit vrai ou pas n’est pas le plus important.
Avec cette voix, on a l’impression que ce qui se dit est absolument vrai et ça créé une proximité. Ce qui est important c’est plutôt ce qui se situe avant l’écoute et après l’écoute. Beaucoup de choses sont hors champs.
Le choix des titres, de l’expo et des pièces, est-ce aussi pour garder une part de mystère ?
Le titre pour moi, c’est comme si on prenait une photo d’un son. On écoute mes pièces, d’un coup on prend une photo et ça pourrait donner ce titre
Et la vidéo alors, comment y es-tu venu, c’est le passage de l’immatériel du son au matériel de l’image ?
Cette vidéo c’est d’abord une rencontre. Avec Camille Ferrera, avec qui je l’ai réalisé, mais aussi avec une autre personne, qui travaille sur les textes, et à qui j’ai montré le livre, le personnage principal du film.
Et l’idée de la vidéo c’était de faire exister ce livre au-delà de l’objet lui-même.

Je ne suis pas complètement sûr de vouloir intégrer la vidéo dans mon langage à l’avenir, parce que j’y vois certaines limites. Des choses qui me satisfont moins que le son ou l’écriture. Mais, je suis très heureux de la montrer, elle fait partie d’une découverte. Mes pièces sonores durent un certain temps. Ce qui m’a semblé intéressant alors c’est de rajouter du temps dans l’espace. Peut-être, ce qui ne me satisfait pas dans la vidéo, pour l’instant, c’est la façon dont elle s’intègre dans l’espace. Le cadre est encore trop présent. Alors qu’avec les petits dispositifs sonores exposés, lorsque l’on déclenche la machine, l’œuvre se balade dans tout le lieu. Une vrai occupation de l’espace, dans ses trois dimensions. Enfin, il y a quand même un travail de son dans cette vidéo. Ce que je voulais c’est que, d’un coup, lorsque la vidéo se déclenche elle prenne tout l’espace, c’est pour ça que le son est si fort. L’oeuvre vole sa place aux autres.

T’écoutes beaucoup de musique ?
Beaucoup, beaucoup. La musique fait partie de mon quotidien.
Edith Piaf est présente dans une des oeuvre. Cette chanson est très connue, tellement entendue qu’elle se retrouve finalement désossée de son sens. On ne sait même plus vraiment ce qu’elle dit « la foule blah blah blah » sauf que le texte est terrible.
Qu’est-ce que t’aimerais qu’on écoute comme musique en lisant ton interview ?
Hum … ohlala y’en a tellement. Peut-être India Song de Jeanne Moreau. Très jolie chanson française. J’adore Jeanne Moreau, quand elle chante.

Si tu devais être autre chose qu’artiste aujourd’hui? Si c’était à refaire ?
Je pense souvent à ça. A mon niveau, à mon âge, je ne peux pas dire que l’art me fasse vivre. Et c’est vrai que c’est une question quotidienne : qu’est-ce que je pourrais faire? Parfois, Je me demande si je suis bon à quelque chose.
Je suis assez fasciné par les psychanalystes et la connaissance qu’ils peuvent avoir de l’être. Finalement, j’ai pas mal de passion pour la rencontre, écouter l’autre, découvrir. Médecin, ça m’aurait plu aussi.
Cette première expo en galerie ça te conforte dans ton idée ?
Je regrette pas du tout.
C’est une nécessité ?
Oui, complètement. Enfin, je crois que finalement j’ai pas tellement eu le choix. Là où il y a eu choix, c’est quand j’ai décidé d’écouter cette nécessité et de prendre le temps suffisant pour la laisser exister.
Je pense faire partie de ces artistes où la production est très lente et très intérieure. Il y a un temps de gestation très long, une remise en question permanente. D’ailleurs, pendant l’accrochage, j’étais tout le temps dans cette remise en question.
Le doute ne s’arrête jamais. Par rapport à la mise en espace c’était compliqué;  jamais je n’aurais imaginé que ma première exposition se déroule dans un lieu de 250m2. C’est incroyable, mais je n’étais pas sûr de pouvoir l’investir entièrement.
L’intelligence de l’exposition est justement la mise en espace, avec les lumières…
Ce qui m’intéressait, c’était de recréer une intimité. Je me suis dit tout de suite que l’éclairage au néon ne pouvait pas marcher. J’ai donc transformé l’espace et lui ai donné une identité propre. C’est d’ailleurs quelque chose que j’ai appris chez Yvon Lambert, la manière d’habiter l’espace, de voir comment un même lieu se transforme au fur et à mesure des expositions. Pour moi, l’objectif premier de l’art contemporain, c’est la mise en espace, comment une oeuvre occupe un lieu.
Tu avais déjà réfléchi à la mise en espace de tes oeuvres ou tu l’as adaptée à la galerie?
Lorsque je réalise, je réfléchis déjà à l’espace de réception de l’oeuvre. Bien sûr, la particularité de la galerie a nécessité une adaptation. Mais ça ne marche pas toujours. Par exemple, le soir du vernissage une pièce a été montrée, Les larmes de cutter, où la mise en espace était très clair dans mon idée, sauf que ça n’a pas fonctionné. C’était d’ailleurs très intéressant à constater!

Des projets pour après ?
Pour moi la suite a déjà commencé. Monter une expo, ce que j’ai pu faire juste avant au théâtre, il y a bien sûr une part de créativité mais c’est une telle logistique et une tellement grosse pression, surtout émotionnelle!
Oui! Je me souviens du jour du vernissage, j’errais dans Paris avec une boule au ventre en me disant « mais qu’est ce que j’ai fait?!! ».
Maintenant, l’objectif c’est plutôt de récupérer mon temps et l’espace dont j’ai besoin pour une nouvelle plongée.

Pour conclure, quelle question tu n’aimerais pas que je te pose ?
Une question impudique. Il m’est déjà arrivé que des gens face à mon travail se sentent le droit de me poser des questions réellement impudiques. Il me semblerait alors que ces personnes n’aient pas compris l’enjeu de mon travail.
Tes œuvres ne sont pas impudiques pourtant ?
C’est d’ailleurs pour ça que dans le film il y a un acteur qui joue mon « rôle ». J’aurais pu me mettre en scène mais quelque part je n’ai pas spécialement envie qu’on fasse le lien entre mon travail, ma voix et mon corps.
Mais ça me convient très bien qu’à l’écoute de mes pièces on ait cette impression de vérité. C’est pour moi le pari de ce travail, réussir à donner cette illusion.
C’est là où se situe, à mon avis, ma recherche. Peut-être au même titre que lorsque j’écoutais le message de ma grand-mère, quelque chose de très réel surgit d’un coup dans l’absence. »

Luc Schuhmacher
Les histoires pour se taire nous viennent du silence
Backslash Gallery
Jusqu’au 05 février 2011 (Dépechez-vous!)