Cry Baby Cry

by Jean GLOB

Il est 19h30. Dans une demi-heure mon père vient me chercher. C’est la dernière boum, la dernière avant les vacances d’été, avant mon entrée en 6ème. C’est la dernière fois aussi où je vois Jeanne. Jeanne H. la plus belle fille de ma classe, la plus belle fille de l’école.

J’ai chaud, j’ai les joues rouges. Dans le petit salon on est tous survoltés. On a tiré les rideaux et dans l’obscurité on saute, on crie, on joue, on danse, on se court après. J’ai un peu mal au coeur aussi. Je sais pas si c’est la quantité de bonbons et de gâteaux au chocolat que j’ai ingurgité ou si c’est parce que j’appréhende. J’ai pas envie de partir, pas envie que ça se finisse, pas envie que mon père arrive, pas envie de rentrer chez moi.

Certains dansent entre eux, beaucoup n’osent pas. Je sais que c’est maintenant, je dois l’inviter, après ce sera trop tard. Mais je reste coincé dans le fond de la pièce, collé au mur, scotché au papier peint. Elle est là-bas, devant le buffet. Elle rigole, elle pouffe avec ses copines, elle boit son coca, fait mine de pas me voir, à peine si j’existe. Elle a détaché ses cheveux bruns et, sous la chaleur, elle a enlevé son chemisier. Son maillot de corps lui colle à la peau. I Only Have Eyes For You entame sa douce mélancolie. Je vois Gaëtan derrière, il me fait des signes de tête vers Jeanne. De plus en plus insistant, il s’approche de moi, me tire par la manche. J’suis mal à l’aise, je sais pas quoi faire de mes bras, de mes jambes, de mes pieds. Mais j’avance vers elle. Elle se retourne, me regarde et attend. Je lui bredouille quelques mots. « Quoi ? ». Je me reprends. « Tu veux danser avec moi ? ». Elle me fixe. Je sens plus mes jambes, je vais vomir. Elle jette un regard vers ses copines, esquisse un sourire, pose son verre de coca, s’approche de moi, si près que je sens son odeur. Je m’apprête à l’enlacer, elle me chuchotte à l’oreille « non … j’veux pas danser avec toi ». Ça l’a fait ricaner, elle se retourne puis s’en va. Je bouillonne, je trépigne, j’ai envie de la gifler. Gaëtan me parle, j’entends plus rien.

A 19h45 un samedi soir d’été, Jeanne H. m’a brisé le coeur.

Il est 20h00, mon père est là, il traîne, discute avec quelques parents. Je boude sur le canapé, reste dans mon coin, je transpire de rage, j’ai envie de pleurer. J’enfile ma veste, dit au-revoir aux copains, on promets de se revoir. Je passe la porte, jette un dernier regard dans le salon, Jeanne H. me tourne le dos.

The Flamingos, I Only Have Eyes For You, 1959