Hard 2 Death

by Jean GLOB

Fahamu Pecou, re/EGRESS/ion, 2011. Vidéo couleur. Série, Second Childhood. Courtesy BACKSLASH Gallery, Paris.

Pousser la porte d’une galerie d’art contemporain peut, parfois, s’avérer un brin effrayant. Cependant, je ne serais que trop t’exhorter de dépasser a priori et appréhensions pour pousser, et pousser fort, la porte des galeries, et te laisser surprendre. Et si, ô malchance, tu n’es pas convaincu, persévère, regarde, réfléchis, analyse, et, je t’assure, t’y reviendras. Donc, aujourd’hui, tout figé dans ma nonchalance habituelle, c’est moi qui me suis fait surprendre et la belle surprise, elle est chez Backslash Gallery.

Pour sa cinquième exposition, la jeune galerie parisienne présente, pour la première fois en France, le travail de l’artiste américain Fahamu Pecou. Au premier abord, j’ai esquissé un petit sourire las. Faut dire, je suis pas un adepte de la peinture contemporaine. Grandes peintures donc, fonds noirs et Fahamu Pecou au centre singeant des postures de la culture hip-hop. Un processus stylistique et visuel décliné sur quatre séries de tableaux, trois sont exposées ici. On se dit que ça va être facile, trop facile ? Et puis en fait non. En évitant de s’enfermer dans un premier degré de lecture et dans cette belle exécution technique, les oeuvres de Fahamu Pecou révèlent un regard acerbe et cynique, une analyse pertinente et ironique de la culture afro-américaine. Donc c’est beau, c’est bien fait, c’est dans l’air du temps, et puis ? Et puis au premier étage, y’a une vidéo. Et, certainement parce que je suis plus sensible au langage de l’image animée, c’est là que le tilt a eu lieu. C’est dans cette chorégraphie basique d’un corps en prise avec un tee-shirt que le sens du travail de Fahamu Pecou, la profondeur de ses oeuvres, m’est apparu. L’artiste, lutte, se bat, pour enfiler un tee-shirt bien trop petit. Pendant de longues minutes, il bataille, tire, tourne, bouge, craque, rien n’y fait, jamais la tête n’émergera de cette encolure rouge. Symbolique ? Certainement. C’est comme une naissance, une lutte pour sortir (s’en sortir), se défaire de conventions et la difficulté de ce combat révèle quelque chose de tragique et d’absurde à la fois. Un comique de situation renforcé par ce beau tee-shirt rouge imprimé à l’effigie des Pokemons.

Comment exister dans une société où l’on calque son image, son comportement sur des stéréotypes ? Quelle place pour l’individu ? La vidéo et les toiles, dans leur simplicité et leur dénuement, offrent une belle allégorie des poncifs sur l’homme noir américain. En s’appropriant des codes et en adoptant un vocabulaire issu de la culture hip-hop, Fahamu Pecou ne se place ni dans une critique facile et frontale, ni dans une simple illustration de postures ou d’attitudes. Au contraire, sa réinterprétation incite au dialogue et à la remise en question de ces modèles. Et, en utilisant, humour, ironie et second degré, l’artiste impose une distance avec son sujet et avec les icônes qu’il tourne en dérision et développe ainsi un commentaire apaisé, réfléchi, moins dictatorial, sur la place et le rôle de l’identité masculine.
Fahamu Pecou est un mixeur, plus encore un sampleur. Il assimile et s’approprie les repères de la communauté noire, tous les signes de la culture de rue, toutes les attitudes, les stéréotypes issus du milieu hip-hop, pour ensuite les régurgiter et les adapter à son vocabulaire artistique. Il en ressort un savoureux mélange fait d’art, de culture populaire, de mode, de sexe, de gags, de musique, de kitcheries et d’influences en tous genres (on pense notamment à Basquiat, Malick Sidibé, David Hammons…)

Hard 2 Death décrit les difficultés du passage à l’age adulte d’une jeunesse noire américaine coincée par des diktats sociaux-culturels et en prise avec des archétypes caricaturaux de la culture hip-hop (domination masculine, sexualité déformée, réussite financière, instrumentalisation des femmes, violence exacerbée) et qui s’imagine devoir prouver sa force et sa bravoure dans une surenchère constante. Partagée entre une quête d’identité et une envie de coller à ses icônes, elle se perd, dérive, se cherche. Jusqu’où ? Jusqu’à la prison, jusqu’à la mort, jusqu’à l’absurde.
Alors oui, finalement, sourire ça fait du bien aussi.

Fahamu Pecou
Hard 2 Death
Backslash Gallery
Jusqu’au 28 mai

« ALLFALLS DOWN »

Fahamu Pecou feat. Jamila Crawford, All Falls Down, 2011