L’Enfant Assassin Des Mouches

by Jean GLOB

Jean-Claude Vannier, L’Enfant Assassin des Mouches, 1972

En 1971 Serge Gainsbourg sort Histoire de Melody Nelson. Le choc. Un album pensé, élaboré, joué et chanté (ou plutôt parlé) autour d’une même trame narrative. Un fil rouge conduit les 7 tracks, de l’éclosion d’une romance interdite à sa fin tragique. Bien sûr, et c’est une banalité de le dire, Gainsbourg tient là tout son génie. Mais derrière tout ça, il y a un autre homme, moins connu et bien plus intriguant encore. Jean-Claude Vannier est cet homme de l’ombre, celui qui se cache derrière une partie des paroles, derrière les arrangements et les magnifiques orchestrations. La beauté tragique de l’Histoire de Melody Nelson c’est donc, en partie, grâce à lui.
Les deux hommes n’en sont pas à leur première collaboration. Déjà en 1969 la musique du film La Horse, dont tous les amateurs de musiques groovy se sont extasiés sur le titre phare. Tout est là, le beat monstrueux, l’exubérance des instruments, les violons tragiques et puissants, une espèce de rodéo sans fin qui nous laisse pantelant et essoufflé. Innovant, on en redemande. En 1970, les deux hommes remettent ça avec Cannabis. Deux musiques de films, deux titres en référence à la drogue (la horse étant un terme argotique pour désigné l’héroïne), drôle de hasard. La collaboration est fructueuse, enrichissante, moderne, elle atteindra son apogée en 1971 avec Melody Nelson.
L’histoire ne s’arrête pas là. Un jour de 1972 Jean-Claude Vannier fait écouter une série d’instrumentaux hétéroclites à Serge Gainsbourg. Un ensemble de morceaux sans queue ni tête, intrigué Gainsbourg demande a y travailler. En une nuit il donne un sens à tout ça, une logique, pour en faire une fable onirique et morbide ; L’enfant Assassin des Mouches. La participation n’est pas énorme en effet, mais en offrant à chaque morceau un titre spécifique et un ordre, Gainsbourg attribue un rythme à l’ensemble, une hégémonie. En consolidant le tout il offre à Vannier une sorte de conte morbide et surréaliste où la cruauté d’un enfant se finit tristement sur un papier tue-enfant.
Composé dans la ligné de Melody Nelson, L’Enfant Assassin des Mouches retrouve toute la superbe de ses arrangements et de ses orchestrations. Des violons tragiquement beaux, un groove lancinant, des choeurs déchirants, des ruptures de ton radicales, tout un ensemble de bruit, de mélange et de sons flirtants avec un certain folklore et parfois même avec un tintamarre assourdissant.  Y’a quelque chose de grandiose, une symphonie moderne. Sans aucune parole, uniquement avec des instruments Jean-Claude Vannier narre une histoire, instaure un climat, une ambiance, et on passe du sourire, à la peur, au rire, au grincement de dents, à la danse, à la mélancolie et parfois même au chagrin. Du génie, j’vous dit.

Jean-Claude Vannier, Le roi des mouches et la confiture de Rouse, 1972

Pour les amateurs éclairés de musique library française l’on retrouve ici la fine fleur de l’époque, Pierre-Alain Dahan à la batterie, Claude Engel à la guitare et Tonio Rubio à la basse, quant à Vannier il est, comme toujours, préposé aux claviers. Sortie seulement en quelques exemplaires en 1972, le disque a été réédité en 2003 puis en 2005. Il est aujourd’hui accessible en boutique et ailleurs dans les tréfonds de ton Internet.