Souris, t’es filmé !

by Jean GLOB

Allez, sois pas vache, fait un p’tit sourire pour la photo. On te surveille, on te regarde. Et même si tu pensais être tranquille pour tapiner, faire tes petits larcins ou te balader … Bah en fait, NON. Ce temps est fini. Place aux yeux fouineurs. Ils loupent rien, ils voient tout. Ils sont neuf et ils capturent une banalité ordinaire le long des routes du monde.

Juchées sur une voiture, neuf caméras enregistrent automatiquement tout ce qui se déroule devant elles. Ça s’appelle Google Street View. C’est à la fois inutile et captivant. Jon Rafman ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Cet artiste canadien s’approprie ce langage photographique et en fait une forme d’art (mélange de Net Art et de Street Photography) sensible et fascinant. Le passage de cette imagerie (issue d’une machine) brute et automatique, neutre et spontanée, à un travail subjectif et énigmatique qui révèle un monde étrange, poétique ou fantasque, et pourtant bien réel, est tout l’intérêt du projet pharaonique 9 eyes of Google Street View de Jon Rafman. Ou comment passer de l’anecdotique à l’artistique.

Les images restent brutes, une simple capture d’écran, parfois un zoom ou un recadrage afin d’isoler un détail, un signe, une action. L’intervention artistique, le geste créatif se révèle surtout dans la démarche. En triant, en pointant, en choisissant, en associant, en montant, en éditant, en regroupant, Jon Rafman singularise un ensemble d’images neutres et révèle l’étrangeté d’un monde ordinaire. C’est ensuite notre regard, notre imaginaire, notre subjectivité qui fait le reste.
Un cheval dans un jardin, une femme dévoile ses seins, un homme vomit, un autre montre ses fesses, une jument et son poulain traversent une route, un échange d’arme, un accident, un feu, une bagarre, une arrestation … Des instants capturés sur le vif, au hasard, des moments de vie à la fois tragiques, cruels, intimes, grotesques, hilarants, absurdes ou poétiques comme ces figures isolées devant une route, devant la mer, comme cet enfant caché derrière une poubelle, comme ces putes sous leur ombrelle. Alors, on oublie un instant Big Brother, les Googles Cars et leurs machines automatiques, et l’on se laisse divaguer dans l’univers étrange des neuf yeux de Jon Rafman. Un monde intriguant, fascinant parfois drôle et souvent effrayant.

Jon Rafman est un artiste du Net. Il l’utilise comme source d’inspiration, comme médium, comme outil et comme moyen de diffusion. Il était donc logique que son travail soit accessible par tous, partout et tout le temps via son Tumblr. On peut découvrir aussi l’étendue de son projet 9 eyes of Google street view ici. Un projet qu’il exposera notamment cet été durant Les Rencontres d’Arles.