Topographies de la guerre

by Jean GLOB


An-My-Lê, SASO, Graffiti I, 2003/2004, extrait de la série « 29 Palms »
©An-My Lê

De la rue à l’espace calme et épuré du Bal il n’y a qu’un petit sas de décompression. A peine le temps de se remettre de l’agitation de la place Clichy que déjà je pénètre dans cet espace blanc. Encore fébrile et animé de cette effervescence rurale toute proche, je me coule dans le silence studieux des salles. Je me fais violence, un peu, et je me jette dans cette  exposition au titre énigmatique, Topographies de la Guerre. L’effort sera vite récompensé, comme toujours avec les expositions du Bal. Dès la première salle, la qualité et la force des oeuvres exposées emportent.

« (…) Le territoire de la guerre est-il en train de devenir une donnée abstraite, une construction idéologique, une donnée irreprésentable ? ». « Comment dire la guerre ? Comment montrer la guerre ? (…) ».
Par la voix de ces deux commissaires d’expositions, Jean-Yves Jouannais critique d’art et écrivain, à qui l’on doit notamment un cycle de conférences/performances L’encyclopédie des guerres (oui donc il maîtrise parfaitement son sujet) et Diane Dufour directrice du Bal, l’exposition apporte une réponse iconographique à ces questionnements. Ce qui distingue ce discours plastique c’est qu’ici ce sont les prismes géographiques, cartographiques, paysagés qui dictent ces lectures de guerre. Et, en adoptant ce point de vue singulier, l’exposition déclenche un nouveau regard, une autre approche de la guerre.

Qu’on se rassure, Topographies de la Guerre n’adopte pas une vision catastrophique, alarmiste ou idéologique de ces conflits. Le parti pris semble surtout être esthétique. Loin d’un voyeurisme obscène, les aspects spectaculaires, charnels et combatifs sont mis de côtés pour n’envisager la guerre que par ses aspects topographiques donc. Néanmoins, le sujet demeure délicat car il ne s’agit ni de tomber dans une opposition éthique/esthétique, ni dans un pathos où, pris en otage du spectaculaire et d’un sentimentalisme, on ne serait plus à même de développer notre propre réflexion. Aussi, la question n’est pas d’amoindrir ou d’enjoliver une réalité mais plutôt de déplacer ce type d’imagerie dans une autre dimension, un autre espace esthétique. Une forme de détachement nécessaire en regard des enjeux des oeuvres exposées. Faire voir la guerre autrement, voilà donc le laïus de l’exposition.

Réalisées depuis 2000, les œuvres révèlent des aspects peu connus des conflits. Souvent neutres et désincarnées elles développent une esthétique singulière, le plus souvent celle du vide, de l’absence, de l’attente, créant alors une temporalité où l’observation est possible, voire nécessaire.
Au rez de chaussée, ce sont les photographies de Paola De Pietri que je remarque en premier. De grandes photographies, tirées de sa série To Face, dont la précision et la netteté donnent, presque, le vertige. Paola De Pietri photographie les Alpes et, plus précisément, les cicatrices laissées par la 1ère guerre mondiale. Le paysage est froid, minéral, de grands murs de pierres, un peu de verdure et puis là, après de longues minutes d’observation, on distingue une cache, une petite grotte, un trou, une trace, perdus, égarés dans ce paysage solitaire. L’endroit où, il y’a presque 100 ans, des soldats ont attendu, fusil au point, combattu, vécu. Un passage dont il ne reste que d’infimes stigmates, rattrapé par le temps, la nature, l’érosion, mais un endroit qui continu d’exister et de hanter ces falaises silencieuses. La particularité des photographies de Paola De Pietri c’est qu’elles nécessitent une lecture minutieuse. Au départ, un simple paysage de montagne, puis on découvre, on comprend et la photographie prend une autre dimension. Le paysage n’a plus le même sens, en tout cas on le regarde différemment. Les œuvres de Paola De Pietri instaurent une esthétique de la latence, une forme d’attente, elles imposent de prendre son temps, de regarder, d’observer, de comprendre. Une temporalité, un rythme, déclinés dans nombre d’œuvres exposées ici, comme un moyen d’ inciter à une  autre lecture de ces paysages, une autre lecture de la guerre.

De la même manière, dans une pièce un peu à l’écart, la vidéo Shadows Sites II de Jananne Al-Ani agît de façon absolument magnétique. Sur l’écran s’enchaîne des clichés pris d’un avion au dessus du désert de Jordanie. Cela pourrait être des cartes, des plans de sites militaires, des ruines, on ne sait pas vraiment. Puis chaque cliché devient une cible sur laquelle un mouvement de caméra reproduit celui d’un bombardement. Dans un lent mouvement vers le sol, on s’approche inexorablement, jusqu’à la fin. En fond sonore, un bruissement sourd, métallique ajoute une puissance aux images et participe de cette atmosphère étrange et anxiogène. L’oeuvre est fascinante par cette beauté atypique de la topographie de ces territoires inconnus mais aussi, et surtout, par ce constant mouvement lent, progressif et répétitif. La vidéo en devient quasi-hypnotique. Captif de l’oeuvre, on est obligé d’exprérimenter, littéralement, le mouvement d’une bombe s’écrasant au sol. Effrayant, captivant, fascinant.

Au sous-sol, une autre vidéo se détache, non pour ses qualités « artistiques » mais pour son statut  et pour ce qu’elle nous dit des conflits armés à l’ère contemporaine. En effet, les deux commissaires ont choisi de montrer, et de confronter aux autres pièces, une vidéo Collateral Murder que Wikileaks a mis en circulation sur Internet en avril 2010. Pas d’auteur ici, mais le témoignage brut d’une scène anonyme de guerre. Ce film, d’une bavure américaine à Bagdad, tend à démontrer la dépersonnalisation des guerres à notre époque et la difficulté de prise de conscience des soldats. On pense aux jeux vidéo, d’autant plus que Collateral Murder fait écho à une autre vidéo de Harun Farocki, présentée juste en face, où on découvre des plateformes de jeux vidéo sur lesquelles des soldats s’entraînent. Des images factices qui déracinent le vivant et où l’humain devient une donnée abstraite, où la fiction se confond avec le réel, ne laissant plus alors que des paysages pixelisés, territoire d’un jeu dangereux.
L’humain reviendra. Par la parole, le récit. Dans les vidéos de Till Roeskens ce sont des histoires qui sont mis au centre du processus artistique. Till Roeskens a demandé à des habitants du camp de Aïda, à Bethléem, d’esquisser des cartes, des plans de ce qui les entoure. A mesure que ces cartes imaginaires se dessinent sous nos yeux on écoute le récit de ces individus, témoins et victimes de changements topographiques; nouvelles frontières, nouveaux camps, nouvelles expulsions, nouvelles interdictions… Une multitude de changements qui  bouleversent la géographie de ces hommes et de ces femmes. De nouveaux territoires apparaissent. De nouvelles cicatrices.

Avant de mener une réflexion sur le statut et la valeur des images (précisons que le Bal a pour but de défier les catégories d’images documentaires et plasticiennes en opérant rapprochements et confrontations) Diane Dufour et Jean-Yves Jouannais proposent une exposition intelligente, concise et singulière où se côtoient un corpus d’œuvres, hétéroclite mais cohérent, participant du renouvellement d’un genre, celui des images de guerre.
Laissant peu de place au sentimentalisme, les œuvres, dans leur dénuement et leur simplicité, expriment la complexité d’une situation. Certaines pièces sont plus opaques, plus difficiles, mais beaucoup recèlent une véritable force et témoignent, avec émotion et conviction, d’un état du monde actuel. On peut déceler ici et là l’humour ou l’absurde (comme dans les photographies de An-My Lê où on découvre des camps d’entraînements américains reproduisant « pour faire plus vrai » l’environnement naturel du paysage irakien grâce à des techniciens de décor tout droit sortis d’Hollywood) la gravité,  le drame, la beauté, l’horreur, la poésie mais l’on réalise surtout qu’au détour d’un paysage c’est toute la violence et le drame d’un conflit qui transparaissent.
Des topographies de guerre dont on ne ressort pas indemne.

Topographies de la Guerre
http://www.le-bal.fr/
Jusqu’au 18 décembre 2011

En parallèle de l’exposition des rencontres, conférences, débats sont organisés au Bal. Le Peuple qui manque propose une programmation La géographie ça sert, d’abord, à faire la guerre tous les samedis matin au Cinéma des Cinéastes (juste en face du Bal).