Une éternelle promenade hors-saison

by Jean GLOB

« J’aurais passé ma vie à m’interroger sur la fonction du souvenir qui n’est pas le contraire de l’oublie mais plutôt son envers.
On ne se souvient pas on réécrit la mémoire comme on réécrit l’histoire »
Sans Soleil, Chris Marker.

Une nuit, je (re)regarde Naissance des pieuvres de Céline Sciamma. Le film me perturbe. Beaucoup. J’y reviendrais plus tard certainement, pour parler de Tomboy. Mais plus encore que les images c’est la musique de Naissance des pieuvres qui me marque. La musique, on l’a doit à Para One, de son vrai nom Jean-Baptiste de Laudier. Déjà à l’époque (le film date de 2007) je m’étais interrogé sur cette association étrange. Une rencontre de deux univers distincts qui m’avait semblé improbable. On a tous nos à priori.
Céline Sciamma et Jean-Baptiste de Laudier se sont rencontrés à la Fémis. Depuis chacun collabore au travail de l’autre. Jean-Baptiste pour la musique des films de Céline et Céline pour les scénarios des films de Jean-Baptiste. Jean-Baptiste de Laubier, on le connait pour sa musique, un peu moins pour son travail de réalisateur. Et pourtant.
En 2009 il réalise It Was On Earth That I Knew Joy, sur une production Sixpack. Aujourd’hui, le film est visible librement et démocratiquement sur le net.

Belle promesse que ce titre. Dramatique, voire romantique ? Of course, baby. Mais bien heureux soit le Jean-Baptiste. Il évite l’écueil facile du trentenaire-branché-spleenard-musicien-filmaker pour une réalisation plus proche de l’expérimental que de la simple esbroufe. Belles images donc. Heureusement, y’a pas que ça. Le film est pensé comme un hommage à La Jetée de Chris Marker, la référence est évidente tant par le fond que par la forme. Un destin tragique, une pandémie, une histoire d’amour malheureuse, le voyage dans le temps, les souvenirs, la mémoire effacée… Mais, plus encore qu’à La Jetée on pense surtout à Sans Soleil.

« 02 avril 2090. Premier contact avec le périphérique de mémoire 1979JBL. Information sur la machine à survie humaine dénommée Survivant ». Le film commence ainsi. 1979JBL se raconte, avant sa mort, avant l’extinction de l’Homme. Derrière les souvenirs de la machine 1979JBL se cachent, en partie, la mémoire de Jean-Baptiste de Laubier (J-B L. né en 1979). Aucunes scènes, aucuns plans supplémentaires n’ont été tournés. Les images proviennent des archives personnelles du réalisateur. C’est le montage qui créé alors de la fiction. Et de la fiction naît la poésie, comme un judicieux assemblage d’images et de mots. Tout le travail, et l’intelligence du film, a donc été d’appliqué à des images l’état d’esprit, les émotions du personnage grâce à une narration en voix off, le dialogue entre deux machines. Les images s’enchaînent, se suivent, aux rythmes des voix synthétiques. Et le surgissement de cette mémoire individuelle, dont on devine le collectif, déplace le film dans une sensibilité fragile, entre l’espoir et l’oublie, la tristesse et la joie, l’amour et la mort.

En 1998, Jean-Baptiste de Laubier dépose une cassette de ses films sur le perron de Chris Marker. Celui-ci le recontacte bien plus tard et restera comme une ombre bienveillante sur son travail. Rassure toi, It Was On Earth That I Knew Joy n’est ni une copie ni une pâle réinterprétation des films de Marker. Jean-Baptiste de Laubier s’émancipe et réalise un film apocalyptique, touchant et émouvant, mélange d’onirisme et de science fiction où les souvenirs sont des images et les images des souvenirs et où toute cette imagerie expressionniste se fait de plus en plus floue au fur et à mesure que les souvenirs d’une mémoire malade s’effacent. Jusqu’à l’écran noir.

Jean-Baptiste de Laumier, It Was On Earth That I Knew Joy, 2009