« Qu’il mange de la brioche ! »

by Jean GLOB

Un dimanche, un de ces dimanches ensoleillés qui rythment la fin de l’été d’une douce torpeur, un jeune prince, que par soucis d’anonymat on nommera prince J, par un beau matin donc, le prince J s’éveilla habité par une féroce envie de manger du bon pain. Mais du vrai bon pain, celui qui croustille, qui a une mie blanche, aérée et une croûte bien dorée.

A côté de lui, dans son lit, se trouvait une jeune personne du sexe opposé qui se languissait encore dans les bras de Morphée. Les souvenirs de sa nuit revinrent à lui et c’est avec un sourire satisfait qu’il se leva, remit doucement la couette sur le corps alangui de sa conquête, et sortit à pas feutrés. Il fit son pipi du matin et, devant le miroir de sa salle de bain, se dit qu’il était fort, beau et bien gaulé. Il sourit fièrement et décida de préparer le petit déjeuner à sa nouvelle moitié. Ce n’était pas bien compliqué. En bas de chez lui se trouvait certainement la meilleure boulangerie de tout Paris. Ni une ni deux, il enfila son costume de prince et se rendit chez le boulanger.

Le prince J n’étant pas du genre à s’adonner aux péchés de gourmandise, ignora pains au chocolat, croissants au beurre et autres chaussons au pomme et se concentra sur son envie de baguette fraîche, longue et bien moulée. Aussitôt dit, aussitôt servit. Et, avec sa jolie baguette, la boulangère lui offrit un petit torchon. Oui, un de ces petits torchons dans lesquels on entoure le pain pour mieux le conserver. Le prince J était content. Il n’avait pas de petit torchon de ce genre. Plein d’entrain le prince J prit les escaliers et remonta chez lui. Il ouvrit la porte encore essoufflé de sa montée, mit l’eau à chauffer, prépara de grandes tartines beurrées et installa sur un plateau un petit pot de miel et deux grands bols de thé bouillant. Lorsque, doucement, il ouvrit la porte de sa chambre, ce qui le saisit en premier fut l’odeur. L’odeur d’une nuit agitée. Puis, une fois ses yeux habitués à l’obscurité, le prince J fût empli d’effroi. Oui d’effroi ! Un tel effet de surprise qu’il en fit tomber son plateau du petit déjeuner. Dans le lit régnait un grand espace vide. Plus rien, plus personne, aucun habit sur le sol. Rien. Le néant. A peine si il restait une empreinte, une petite trace, sur l’oreiller. Ses draps froissés n’étaient plus que le dernier témoignage de ses ébats passés.

La journée durant le prince J pleura la disparition de sa conquête envolée. Il avait fallu à peine quelques minutes à l’intéressé pour s’échapper en loucedé. Aucun mot, aucun au revoir, rien, même pas un merci. Courroucé, le prince J se sentit utilisé, bafoué, lésé, blessé, mais il n’allait pas se laisser abattre par un tel acte de lèse-majesté. Et surtout, la faim le taraudait plus encore. Le prince se fit un petit sandwich pour combler ses peines et repartir du bon pied. Il lui restait toujours cette bonne baguette bien fraîche. Et son joli torchon. Une fois le sandwich préparé, le prince J déplia son torchon afin d’y ranger son pain. Et c’est alors qu’il lit ceci « Mettre le pain à l’envers empêche les amours« .

Soudain, le ciel s’éclaircit dans le cerveau du prince. « Alléluia, tout s’explique » s’écria t-il. Ce n’est pas lui qui fit fuir sa conquête. Nul besoin de chercher à comprendre, les raisons, les causes, les conséquences. Nul besoin de tout remettre en question. Tout ça, c’était de la faute du pain bien sûr. Et rien que du pain.

Depuis ce fameux jour d’été le prince ne s’amouracha plus de ces rencontres d’un soir, ne prépara plus de petit déjeuner à quiconque, ne partagea plus sa couche avec d’illustre inconnu et n’honora plus personne de sa belle baguette bien fraîche, et bien moulée. Non, car depuis ce jour, le prince J, afin de conjurer la prophétie de la boulangère, s’astreignit à ne manger que de la brioche.

C’est ainsi que, par un beau matin automnal, le prince J a rencontré la princesse G. Et, pour ce qui est du reste et d’une brioche dans un four, ceci est une autre histoire.

FIN.